D'un coup, j'ai vu
trouble. L'angoisse de la tisane trop chaude avalée rapidement m'a
prise à la gorge, et cette fois-ci je ne l'ai absolument pas vue
venir – comment aurais-je pu alors qu'on éclatait de rire à la
minute avec S? Comme un tournis foudroyant de l'intérieur, j'ai
sans doute marqué une pause au milieu de ma phrase. Retour en
arrière, à la genèse de l'angoisse, à l'aube des années où je
vérifierais inconsciemment si les salles de classe avaient bien deux
portes, ce prélude très subtil à tous les mécanismes de défense
et de fuite qui se sont mis en place depuis. Tu pensais ne plus
jamais la recroiser, cette angoisse de tout va sortir dans les deux
minutes laissez-moi m'en aller faire ça en paix - J'ai le visage qui
se vide de sa couleur, j'ai l'estomac au bord des lèvres et le corps
au bord des larmes. Et bien elle t'a enveloppée d'un voile très fin
que tu sais rendre invisible, certes, souvent tu lui as fait la peau
sans la tuer et c'est d'autant plus noble, mais elle retrouve son
chemin, elle a eu le temps et, à avancer en te mettant de côté, tu
lui as ouvert des portes sans t'en rendre compte. Mon
cerveau n'était plus léger, les mots rigolos n'avaient plus de
sens, je ne pensais qu'à m'extraire. Je voyais la réalité d'avant
la montée de cette chaleur torpide dans ma gorge et celle d'après,
celle qui m'a fait m'enfermer dans les toilettes en espérant trouver
le temps de calmer ma respiration et de détendre mon foie, gonflé
au toucher. J'ai serré les dents et j'ai pris le soin de dire bon
allez je vais rentrer merci pour cette soirée en posant chaque mot,
faisant mine de découvrir l'heure tardive par la plus grande des
coïncidences sur l'écran de mon portable, pour paraître calme
alors que je me liquéfiais dedans. Sans comprendre pourquoi, sans
savoir où ça allait finir: dans le caniveau, dans les pommes, dans
le sel des larmes, dans le noir, dans la tiédeur de l'espace qui
sépare la couette des draps.
mardi 10 mars 2015
vendredi 5 décembre 2014
09.06.14
C'est la dernière fois
que je voyais la Galaxy s'en aller avec à l'intérieur une
ribambelle de bras qui me faisaient des au revoirs auxquels j'ai
répondu jusqu'à ce qu'ils ne soient qu'un tout petit point. J'étais
plantée là, sous le cagnard, entre la boîte aux lettres et les
marches du perron, dans cette robe rose yaourt qui ne tombe pas comme
il faut mais je crois bien que c'est pour ça que je la mets. Ils
sont tous partis en faisant un signe de la main, clôturant ainsi une
romance d'hier qui reprend aujourd'hui. 1977-2014... les temps ont
changé mais pas nous, a-t-on écrit dans le livre d'or. Ils
m'ont embarquée dans leur histoire sans s'en rendre compte, ils me
plantaient un décor que je n'ai jamais connu que dans les souvenirs
de ma mère et qui, par leurs mots, leurs rires et tous les non-dits,
reprenait un peu de sa chair au fur et à mesure des repas. La
connivence des années, la distance des vies séparées, la facilité
du second degré.
Aujourd'hui, Papa a 56 ans et M. me dit qu'il lui aurait avoué se trouver vieux dans le miroir. Aujourd'hui, j'ai eu envie de foncer dans un arbre pour retrouver un chemin un peu plus clair. Aujourd'hui, j'apprends qu'après 30 ans, on peut toujours être mal à l'aise avec une personne dont un jour on a fui les attentes. Aujourd'hui, je sens que l'âge est tout relatif et une immense affection s'impose pour cette troupe digne d'une film de Rohmer. Aujourd'hui, la peau me fond.
Aujourd'hui, Papa a 56 ans et M. me dit qu'il lui aurait avoué se trouver vieux dans le miroir. Aujourd'hui, j'ai eu envie de foncer dans un arbre pour retrouver un chemin un peu plus clair. Aujourd'hui, j'apprends qu'après 30 ans, on peut toujours être mal à l'aise avec une personne dont un jour on a fui les attentes. Aujourd'hui, je sens que l'âge est tout relatif et une immense affection s'impose pour cette troupe digne d'une film de Rohmer. Aujourd'hui, la peau me fond.
mercredi 10 septembre 2014
17.08.14
Sous les voûtes de
l'entrée de Chambord, dans le brouhaha des touristes des sacs à dos
des files d'attente, je reconnais L. J'ai rougi par surprise et
soulagement que la trace de personnes importantes ne se perd jamais
vraiment.
La passion de la guide, son regard qui fuyait légèrement le groupe
comme si par moments elle ne parlait qu'à une ou deux oreilles
cachées derrière ces pierres, ses clés énormes menant vers des
escaliers secrets, son cynisme qui mettait adroitement le passé dans
la perspective du présent. Nous l'aurions suivie n'importe où.
4,70€ pour un sandwich non pas aujourd'hui merci. 2,20€ 5 pims à
la framboise enfilés les uns après les autres.
2 bébés jumelles endormies sur les sièges. Quand un train nous
croisait, la maman mettait ses mains près de toutes petites oreilles
pour amortir l'appel d'air. Puis leurs fossettes reposées et la
finesse de leurs cils. La communion palpable des parents, très
beaux, plongés dans leurs livres mais à l'écoute de leurs index
auxquels s'étaient accrochés de plus petits doigts encore.
Le mirabellier d'A., une bassine pleine de petites boules jaunes
tachées de rousseur par endroits. Non, je ne me suis pas fait
piquer par les guêpes. Combien de pots de la meilleure confiture
avec cette quantité? Cinq et ça sera déjà bien.
jeudi 28 août 2014
20.07.14
Ils rentrent de soirée, ils marchent sans contact, sans regard dans le regard car le silence qu’ils partagent se charge de dire le reste. Ils ont passé la soirée sur des bouts de canap' différents à parler sans contrôler l’ordre des mots qui sortaient, à s’étonner de la cohérence de leurs pensées, à noyer leur présence dans le flot de paroles, dans la chaleur des corps réunis et dans le fond de leurs verres pas trop remplis. On tombe un peu les armes. On réalise que ces instants sont d'une dimension nouvelle et les gens qui disent qu’on se perd la nuit, non, ils ont tort, on se retrouve juste autrement. Eux, cette fille ce mec, ils se retrouvent sans chercher à se connaître. Elle entre dans sa piaule d’étudiant dont les murs transpirent les blocages mais elle ne creuse pas. Elle désépaissit juste la pile de vaisselle sale qui, contrairement à d’autres, tient en équilibre. Pas de bouilloire, bon, on rince les restes de la première casserole à l’eau froide, on la remplit jusqu’à ce que le poignet tremble sous le poids de l’eau et on augmente l’intensité de la flamme pour atteindre les 100°. La température qui apportera la fraîcheur nécessaire, éliminera la crasse des assiettes et rendra à la pièce de l’espace et au cerveau du répit. Après la lassitude, la gêne et le dégoût, il pourra à nouveau respirer et elle s’en ira satisfaite de le laisser dans un endroit moins propice à la perte de sens. Peut-être qu’au fond on trouve le sien, de sens, en aidant les autres à chercher le leur. C’est ce genre de grandes réalisations qu’elle a entre deux lampadaires le long de l’avenue interminable où souvent les ombres titubent à cette heure de la nuit. Avec ce garçon, elle est dans le contact de cet ordre car elle sait que ça ne sera jamais plus. Lui, il se raidit dès qu’elle pose sa main sur son épaule non pas parce qu’il aimerait qu’il se passe plus mais parce que c’est comme ça dès qu’une fille s’approche un peu trop près de son buste et de ses idées.
jeudi 26 juin 2014
22.05.14
C'est les cheveux face au
souffle du ventilateur que j'achève mon weekend, la nuit tombe sur
deux jours vécus dans les pleins, le vide et les déliés. Les
fenêtres sont ouvertes sur les hauteurs du jardin des plantes mais
n'ont aucune prise sur cette chaleur qui ne laisse à personne le
temps de reprendre sa respiration tout en décuplant la durée des
gestes de chacun.
Un verre de rosé passé.
Un œuf dur à moitié dégoulinant. Une piscine, 1,10m de
profondeur, à moi toute entière. Des poils dépassent du maillot.
Les coups de soleil interminables de la dame qui lisait un livre
néerlandais – c'est même à ça qu'on remarque les touristes: ils
lisent des livres aux formats, couleurs et épaisseurs qu'on ne verra
jamais dans les librairies françaises. Je parcours les première
pages du mien comme du sirop quand on a soif, c'est doux, c'est
efficace, c'est ce qu'on attendait. Les cds gravés guident ma route, je ne veux que de la distance
dans les rétros et ma main contre la résistance de l'air.
J'apprivoise mon embrayage mais de temps à autres il se remet à
rugir histoire de me rappeler que ce monde a tout de même besoin de
douceur. Une virée éclair à Saint Antonin un soir de semaine, les
yeux et les micros ouverts, le long de l'Aveyron à l'heure où la
brume lui dit c'est bon je suis là tu peux dormir. On a traversé des
tunnels et je pense que jusque là nous n'avions jamais vraiment eu conscience de la beauté des tunnels. A chaque fois que nous
croisions une voiture, les faisceaux des phares perçaient les kilos
de brouillard qui s'agitaient au ras du sol. Ces kilomètres comme un
aller-retour sur la longue route de nos idées ancrées dans tout
ce qui nous entoure, dans tous ceux qui se racontent sans savoir que
leurs mots seraient un peu comme de l'or sur les ondes.
''Les filles, si vous
voulez continuer à parler sur la terrasse, allez-y, passez entre les
deux cabanes, là...'' Un monsieur qui vous offre sa terrasse de café
après la fermeture que vous même avez retardée, ça se fait plus
trop, si? Faut croire qu'un lundi soir, au milieu d'une place bordée
de platanes entre deux voitures et des mecs qui taxent les clopes
juste pour dire bonsoir, si, ça peut arriver et ça peut surtout
vous ramollir l'intérieur, la gentillesse qu'on n'attend pas là où
elle se pointe.
jeudi 6 mars 2014
05.03.14
Nous y voilà, ma belle.
Je te rends à ta vie intérieure. J'ai coupé l'eau, le courant,
j'ai fermé les rideaux et les radiateurs. Je te laisse à ta
poussière et à tes grandes fenêtres qui font ressortir les plus
belles choses et veillent sur ce jardin qui a presque les pieds dans
la rivière. N'oublie pas de ne pas ouvrir aux inconnus mais
d'intriguer les passants qui ne savent pas ce que tu renfermes. Ne
prends pas l'eau et continue à abriter des lézards dans tes
crevasses. Ne bouge pas, évite les coups de foudre trop violents en
mon absence et réponds en silence à mon sourire quand la clé tournera dans la serrure.
samedi 22 février 2014
21.02.14
Le soleil se pointe au moment où revient en moi cette vague de satisfaction, l'estomac qui se serre parce qu'il avait oublié qu'il existe depuis hier une raison de se vriller encore et encore pour quelques toutes petites secondes, avant de remettre ça deux heures plus tard. Je l'oublie vraiment et de temps à autres, rappel, ah mais oui c'est vrai, j'ai mon permis. C'est bien plus qu'un papier, c'est bien plus qu'un A rouge qui signale le début d'un époque et le cul d'un pare-choc. C'est probablement rien de grandiose, aucune voiture ne m'attend dans un paquet surprise, je n'encaisse pas assez pour réserver 200€ par mois à l'achat de quoi que ce soit de cet ordre-là et 200€ de plus à l'assurance de cette chose et de ma personne à l'intérieur. J'élargis simplement le champ des possibles et cette phrase veut dire beaucoup plus de choses que je n'ose l'imaginer.
Je te ramène? T'es fatigué, tu veux qu'on échange? Ah ce soir, je bois pas. Un peu comme tous les soirs d'avant quoi sauf que là j'ai pas besoin de me justifier, pratique hein? Ca va pas trop? Bouge pas, j'arrive. Quoi, 400km? Oui, ben d'accord, j'arrive je te dis.
Il y a la dame au bout du fil qui me dit je vous appelle pour les résultats du permis rappelez-moi, il pleut. Je la rappelle, oui c'est bon vous l'avez, vous pouvez passer le chercher, il pleut plus. Je le savais déjà en fait mais c'est pas grave, merci madame de m'avoir confirmé que c'était écrit noir sur blanc quelque part dans un dossier entre les préfectures du Lot et de la Corrèze, ça fait toujours plaisir. C'est un peu comme si vous m'aviez pincée pour que je puisse décoller pour de bon. Je vais aller chercher mes petits papiers provisoires avec mon petit vélo, à l'ancienne, faudrait pas qu'on prenne la grosse tête trop vite, c'est pas dans les habitudes de la maison. En gros, ça veut dire que je ne suis plus une élève et que je peux aller caler tranquille. Je fais partie de ceux qui ont encore besoin d'apprendre, de rouler sur plein de bosses et de faire la leur en même temps, j'ai pas tellement d'expérience ni d'excès de vitesse au compteur, mais au moins on m'autorise à aller apprendre par moi-même et à me prendre des murs en paix.
Mais pour l'instant, je vais m'arrêter d'écrire car il n'est pas encore temps de mettre tout ça dans des cases et il n'est plus l'heure de réfléchir, on n'a pas toujours besoin saisir la portée des évènements dans la minute. Il faut parfois juste passer la première pour démarrer en douceur et la deuxième pour préserver les fils directeurs.
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