Tout a commencé à 7h35
entre Maastricht et cette ville de Visé dont la gare frise
l'autoroute. Le train nous fila entre les doigts, le poids de ma
valise ne me ralentissait pas plus que ça, le chef de gare a juste
jugé bon de siffler quelques secondes avant l'arrivée de 15
passagers. Soit. Ensuite, la voiture blanche m'attendait en warning,
je suis montée à l'arrière en
enjambant ce que je pouvais, comme si cette banquette avait passé
ses nuits à attendre le jour où la route me rendrait la liberté du
long way home. Dans le
rétroviseur, je croisais souvent les yeux d'une fille inconnue,
d'une autre Charlotte qui m'apprit qu'en Belgique les dictées
étaient souvent bannies des cours de français et les bras m'en sont
presque tombés. Ils finiront où les s à la deuxième personne si
on les oublie comme ça sans scrupules? Je frissonne facilement pour
ce genre de choses. Le silence s'est installé dans l'habitacle et,
comme souvent, je me suis regardée de l'autre côté de la vitre, un
appel de ma grand-mère en plein milieu de l'autoroute, mon
incapacité à répondre à son ''Alors dis-moi, tu es où là?'',
Paris au loin, le compte-à-rebours qui avait été lancé dès mon
réveil quelques minutes avant 6h, mon jus de fruits pressé qui se
réchauffait à mesure que le soleil tapait, l'odeur du pain de mie
des sandwiches qui n'en sont pas des vrais, la tête de la
fille devant moi qui tombait d'un côté ou de l'autre et la route
qui s'élançait à travers l'appuie-tête.
Aux abords de la
capitale, le périph' nous a prises à la gorge sans attendre et les
minutes défilaient nettement plus vite que les kilomètres. Les
trains n'attendent pas, c'est bien connu. En deux secondes me voici
parachutée dans un rame de métro, puis une autre, et une troisième
très imprévue, me voilà le front dégoulinant, les bretelles
glissant, les pieds gonflant, les seins secoués et le souffle court
sur le pont Charles de Gaulle, 29° au compteur, entre deux gares qui
ne m'avaient jamais parues si éloignées. Les sièges des trains corail ont perdu depuis longtemps leur patin, ils
collent aux cuisses comme des ventouses. J'ai bien vu, monsieur qui
lisait le Nouvel Obs et posa son billet pour Périgueux bien à plat
sur la table, votre regard interrogateur face à la rougeur de mon
visage, oui oui, vous aussi, jeune bourgeois scrupuleusement
moustachu, mais j'ai couru, je me suis extirpée de mon propre corps
du mieux que je pouvais, si vous saviez combien de couloirs j'ai
avalés et de minutes j'ai comptées, celles qui tournaient et celles
que j'aurais voulu rallonger pour tout au monde, avant de pouvoir
vous demander, à vous, de me monter ma valise sur la galerie, et à
vous, d'échanger de place pour que le paysage s'offre à mes yeux
plutôt que de courir après lui et que tout se brouille.
Pendant
quatre heures, j'aurai suivi le fil de cette conversation qui
plongeait le compartiment entier dans les dessous des productions du
cinéma français. Et bam, la fiction se réduit à la plus
pragmatique des réalité faite de chiffres, de budgets, de décors,
de locations de décors, de coups de fil foireux, d'imprévus mal
gérés, de comédiens antipathiques et d'endurance sur le long
terme. Toujours est-il que ces trois passagers étaient là pour
tourner un court-métrage à, je l'apprendrais plus tard, presque
trois pas de ma maison. Cela veut dire qu'à quelques
kilomètres de moi, de cet être qui écrit alors que les fenêtres
sont noires, que les lampadaires résistent aux orages et aux
grillons, sur Muy Tranquilo
de Gramatik, ces jeunes personnes s'affairent sur les routes du Lot
pour faire voir le jour à un projet. On s'est suivis jusqu'à la
petite gare du terminus, le long du paysage qui apaise de son vert,
les vaches limousines, les gares désertes, les noms qui sonnent si
bien, les anciennes plaques d'immatriculation sur la plupart des
voitures, tout ça, tous ces éléments qui soufflent souvent
quelques chose comme tant que nous sommes là, ça ne
pourra pas être complètement la fin de l'espoir.
Ces personnes-là ne se retourneront pas, pas même pour me sourire
en guise d'au revoir, alors que moi je m'étais préparée deux
phrases bien ficelées pour finir cet échange en pointillés, pour
les revoir peut-être et assister à la naissance de leur film
prometteur. Non, pas de regard ni de clin d'œil, cela m'a bien sûr
permis d'accuser le manque de spontanéité de tous
les français, tous autant qu'ils sont, autant que nous
sommes, mais j'ai ouvert la porte de ma maison avec la ferme
impression that I
should be here and nowhere else.